Betty Bui prend l’image au mot et la projette dans l’espace. Elle mise sur les apparences, offre un jeu de surface comme un dialogue entre les illusionnismes de la représentation. Nourrie de l’imagerie pop comme de la rigueur mathématique des minimalistes, elle utilise des modalités du faire-image pour faire-espace. Démantelant les modes de production du réel, elle surenchérit et prend l’apparence dans sa plus grande littéralité. Dans une lucidité niant l’idéal de l’oeil objectif, elle joue, invente des architectures lisses, la plupart du temps monochromes et renvoie le regard à ses présupposés. (…)
Cette inquiétude du voir est la matière première de la démarche de Betty Bui, elle l’exhibe simplement en jouant de menus déplacements, par des inversions de points de vue, des changements de plans ou d’échelles. (…) Malgré son formalisme apparent, la démarche de Betty Bui ne réside pas tant dans la création d’objet que dans l’invention d’espaces. Elle produit des objets pervers qui détournent ou prennent au mot les attentes du public pour mieux le désorienter et partant l’amener dans un univers plus proche de celui de Lewis Carroll que de celui de Donald Judd par exemple. L’inquiétude du voir ouvre un espace ludique. S’il y a désorientations, ruptures de repères alors le jeu devient possible... alors les traces de pas de géant flottent sur l’eau ou se dessinent sur une pelouse (empreintes de pas), des images pornographiques détournées, stylisées, deviennent le prétexte d’un jeu de cartes (cartes à jouer)... alors de la consonance entre un verbe espagnol, exprimir (presser) et d’un verbe français, s’exprimer, elle construit un presse-citron, en fait un banc public, un espace de rencontres, de dialogue. Ici, les objets se jouent d’eux-mêmes, de l’illusionnisme qu’ils utilisent pour mieux le subvertir. Leur lieu n’est pas tant celui de la vérité ou de la vérification. Loin du constat relativiste et désabusé, selon lequel le réel se dissout dans ses représentations, Betty Bui invente avec humour un espace de liberté. (…)
« Une pragmatique de l’illusion, Betty Bui » Lea Gauthier, in Mouvement, Juillet-septembre 2001
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